PAGAN HOLIDAY | "Comment les Romains ont inventé le tourisme"
par Tony Perrottet
SOYONS SÉRIEUX, QUI A RÉELLEMENT INVENTÉ LE BIKINI ?
La rumeur publique veut que l’honneur en aille à Louis Réard, designer parisien, qui lui donna son nom en 1946, en référence aux récentes explosions atomiques qui venaient de se produire dans le Pacifique, sur l’atoll du même nom. Les mosaïques antiques de la villa Casale en Sicile, attestent du plagiat. Quelques jeunes femmes vivant au temps de la paix romaine portaient des maillots de bain « deux-pièces », confectionnés en peau de chèvre. C’était déjà un vêtement idéal pour se baigner, faire du sport, ou marcher le long des plages de la Méditerranée et y discuter entre amies, avant de savourer un ragout de poisson fort semblable à la bouillabaisse d’aujourd’hui, accompagné d’un verre de vin frais. Ce n’est pas la seule surprise que nous réservent les habitudes de voyages romaines. Aujourd’hui, des millions de touristes qui visitent l’Acropole, cabotent le long des côtes turques, restent sans voix devant le Sphinx, ne réalisent pas qu’ils ne font que suivre un périple touristique inventé à l’aube de la civilisation méditerranéenne.
En fait, le tourisme est né spontanément de la paix romaine, il y a plus de 2 000 ans, et le tourisme moderne n’a pas inventé grand-chose depuis.
LE GRAND TOUR DANS L'ANTIQUITÉ
Pendant la Pax Romana, de l’an 30 av. JC, jusqu’en l’an 200 de notre ère, une petite classe privilégiée de citoyens romains bien éduqués, issus des grandes villes de l’Empire, sur toutes ses côtes, partageaient une civilisation commune. Ils parlaient le Latin et le Grec couramment et se sentaient chez eux, entre eux, depuis la ville de Mérina en Espagne, jusqu’aux rives de la Palestine. Ils disposaient de beaucoup de temps et de moyens financiers conséquents. Ces premiers touristes auront bénéficié de la plus longue période de paix que le monde aura connu jusqu’à ce jour.
A cette époque, il n’avait jamais été aussi facile de voyager : s’embarquant sur des bateaux de marchandise, les voyageurs naviguaient d’un bout à l’autre de la Méditerranée. Ils dormaient sur le pont, sous les étoiles, avec leurs serviteurs, en buvant du vin de Falerne. Ils profitaient des autoroutes qu’étaient les excellentes voies romaines (jusqu’à 150 000 kilomètres construites à l’apogée de l’Empire) et pouvaient parcourir 50 km par jour. Ils s’arrêtaient dans les nombreuses auberges (ou simples relais), dont certaines d’entre-elles étaient très luxueuses. Dans celles-ci, les chambres disposaient de leurs propres salles de bains, des draps de soie couvraient les lits et des restaurants “quatre étoiles” étaient à disposition des clients. Cependant, le standard de l’hébergement marchand le long des voies romaines restait plus “basique” et les courriers qui nous sont parvenus regorgent d’anecdotes dénonçant les matelas inconfortables, une nourriture douteuse, des aubergistes déments, des chambres infestées par les moustiques et des clients pour le moins « rustres ». Plutarque recommande aux voyageurs de fredonner en eux mêmes, pour ne pas entendre ni participer aux bavardages sans intérêt. Pendant le voyage, ils étudiaient des cartes, qui se présentaient sous la forme de longs rouleaux de papyrus. Ils visitaient les temples comme nous visitons les musées, achetant des souvenirs un peu ringards, auprès des vendeurs locaux, et écrivaient des graffitis sur les sites visités : «Je suis étonné », était l’un de leurs favoris.
Le Centre
La plus importante attraction touristique était la ville de Rome, une métropole de 1,25 millions d’habitants, dont la grandeur et la magnificence dépassaient tout ce que le monde avait connu jusqu’alors.
Les touristes se pressaient aux abords de ses prestigieux bâtiments publics, restaient “bouche bée” devant ses superbes palais, nageaient dans ses gigantesques bains publics. Certains étaient aussi vastes que la cathédrale Notre Dame, avec des piscines chauffées, décorées par des dauphins gravés en argent massif. Les hommes et les femmes s’y baignaient nus, ce qui favorisait naturellement les rencontres fortuites. Ils assistaient aux combats de gladiateurs au Colisée et aux courses de chars au Cirque Maxime. L’exemple de Rome inspirait toute l’Italie. Les voyageurs en provenance de la capitale louaient de confortables voitures capitonnées, roulant sur la superbe voie Appienne, recouverte de basalte, pour se rendre rapidement au sud de la baie de Naples, la première station balnéaire du monde, où ils pouvaient fréquenter les restaurants à la mode, donnant sur la plage. Ils pouvaient aussi prendre un yacht pour se rendre dans les belles îles de Capri et passer la nuit à boire et à festoyer dans l’ombre du Vésuve. Le voyage en Sicile était le plus « scientifique », sur les traces de l’Empereur Hadrien, qui aimait inspecter le cratère de l’Etna et plonger son regard dans les profondeurs du mystérieux monde souterrain.
Vers l’Ouest
Les voyages vers l’Ouest de l’Empire étaient les plus ludiques. Les touristes y recherchaient le luxe, la nourriture fine et le vin. Les voyageurs visitaient les villes d’eau du sud de la Gaule, souvent à partir de Marseille, se prélassaient dans les sources d’eau chaude de Nîmes, dégustant les vins de la Gaule et dévorant ses olives charnues, avant de se jeter sur les huîtres succulentes et les riches fromages. En Espagne, Ils pouvaient rechercher la compagnie des danseuses de Cadix, que le poète Martial assurait être les plus sexys d’Europe. Les diners “spectacles” étaient accompagnés de talentueux musiciens et d’exotiques courtisanes, qui allaient de table en table dans des robes translucides, accompagnées de jongleurs, cracheurs de feu, et de poètes. Ces voyages vers l’ouest s’arrêtaient aux limites de l’Empire, quand les colonnes d’Hercule (Gibraltar), apparaissaient.
Vers l’Est
Les touristes dans l’antiquité étaient également passionnés par l’Histoire, et la partie Est de l’Empire captivait leur imagination. La Grèce restait le cœur de l’ancien monde. Ici, des dieux étaient nés, s’étaient aimés et des héros légendaires étaient apparus et s’étaient battus, comme Hercule. Athènes était considérée comme la ville la plus somptueuse au monde (et un endroit renommé pour acquérir des souvenirs comme des reproductions de statues en marbre).
Delphes était le sanctuaire du fameux oracle d’Apollon. Sparte, la patrie des grands héros guerriers. Tous les quatre ans, le site d’Olympie accueillait les Jeux athlétiques, un événement sportif très populaire, où 40 000 spectateurs pouvaient vivre leurs passions violentes, qui feraient honte aux actuels supporters du football. La population locale vivait bien du tourisme et de son commerce. Placés à proximité des lieux touristiques, les premiers professionnels de cette économie inventaient le métier de guide touristique, appelés “mystagogues” : ceux qui font visiter les lieux sacrés aux étrangers. Ils étaient présents aux points d’accès les plus importants, mais leur insistance n’était pas toujours appréciée “Jupiter protège moi de tes guides à Olympe” clame un caricaturiste “et toi Athéna, des tiens à Athènes”.
Depuis la Grèce, il était facile de rejoindre Troie (aujourd’hui dans la moderne Turquie, alors située dans la Province antique d’Asie Mineure), où les guides locaux faisaient visiter les reliques de la bataille racontée par Homère dans l’Iliade aux crédules touristes, ainsi que la tombe d’Achille, et leur proposaient des gobelets en verre supposés avoir été modelés à partir de la poitrine d’Hélène de Troie. Puis les touristes pouvaient longer l’étincelante côte turque. Les Romains adoraient faire étape dans les magnifiques villes d’Ephèse et de Pergame, avant de poursuivre leur voyage côtier (la côte turque regroupait trois des sept merveilles du monde antique : le mausolée d’Halicarnasse - aujourd’hui Bodrum -, le temple de Diane à Ephèse - aujourd’hui Sclcuk -, et sur l’île de Rhodes voisine, le fameux Colosse). Continuant vers le sud, les rives du proche orient offraient de nombreuses références à l’ancien Empire Perse, insufflant sa présence, comme le parfum des épices se répandait dans les marchés orientaux. Les villes les plus visitées étaient Damas (capitale de l’actuelle Syrie), et Palmyre, avant de pousser plus loin pour visiter l’ancienne Petra en Jordanie et l’avant poste de Jérusalem. Ces villes très commerçantes, cachées par un spectaculaire désert escarpé qui les entourait, proposaient aux voyageurs antiques des gemmes d’Arabie et de la soie de Chine, fréquemment achetés par les touristes comme souvenirs précieux.
Avec ses ruines déjà antiques au temps des Romains, et sa culture exotique, l’Egypte était un véritable paradis pour les touristes. Guidés par le phare géant du Pharos, les voyageurs débarquaient dans la légendaire capitale de Cléopâtre : Alexandrie, abritant la plus grande bibliothèque du monde antique. C’était une destination fameuse, quand bien même la population locale était considérée comme très difficile dans la négociation « Ils ne vénèrent qu’un seul dieu ici, se plaint un touriste, le cash ». Les croisières sur le Nil étaient offertes à la réservation, notamment depuis le site des pyramides (qui étaient alors recouvertes d’une enveloppe de calcaire, et qui luisaient comme d’énormes icebergs surgis des sables). Ils partaient alors découvrir les temples couverts d’hiéroglyphes de Louxor, autrefois la capitale des puissants Pharaons. Ce voyage était la porte d’entrée à l’émerveillement de l’Afrique, dont les côtes méditerranéennes étaient à l’époque antique, l’une des parties les plus riches de l’Empire. Le voyageur pouvait séjourner à Carthage dans la moderne Tunisie, un centre prospère d’érudition. Les intrépides poussaient aux limites de l’Empire, pour un “treck” sur l’Atlas, dans l’actuel Maroc, considérée comme l’une des merveilles naturelle du monde connu.
Après une ou deux années de voyage, le voyageur s’en retournait chez lui, que ce soit à Marseille, Smyrna (Izmir en Turquie) Syracuse ou Rome, ramenant ses souvenirs et les distribuant, se vantant de son expérience, des villes et des sites visités auprès de ses amis. Aujourd’hui, lorsque les touristes visitent les sites méditerranéens, ils pourraient avoir une pensée pour leurs vieux ancêtres innovateurs, les véritables pionniers de l’industrie mondiale des voyages et des loisirs. Peut-être pourraient-ils lever leurs verres à cet enthousiasme romain, et partager un toast retrouvé dans la vallée des rois en Egypte :
Ceux qui n’ont pas vu ceci… n’ont rien vu. Heureux ceux qui l’ont vu !
Tony Perrottet est l’auteur de Pagan Holiday : sur la trace des touristes romains dans l’antiquité (qui est publié au Royaume Uni sous le titre de Route 66 AD et en Allemagne sous le titre In Troja ist Klein Zimmer Frej.
Pour plus d’information sur le tourisme dans l’Empire romain, incluant cartes et photographies :
www.tonyperrottet.com/paganholiday
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